Interview Yuri Buenaventura

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’alliance des genres et l’éclec sme musical pour- raient être son credo. Bercé depuis son enfance à la fois par des mélodies européennes mais aussi par des rythmes africains, Yuri Buenaventura, chanteur, né en Colombie et reconnu interna onalement dans le milieu de la salsa, n’a de cesse de prôner le mélange des styles et univers musicaux dans ses chansons.

Propos recueillis par Claire Plisson

Lui pour qui le dialogue des peuples cons tue un maillon essen el de son oeuvre, est aussi un grand amateur de la culture française et de la francopho- nie. Pour preuve, son dernier album, Paroles, sor en 2015, reprend et adapte en version salsa des grands classiques de la chanson française, tels que Brassens, Ferré, Moustaki, Aznavour et bien d’autres “monuments” qui ont marqué l’histoire de la chan- son française.

Rencontre avec ce fervent défenseur de la musique mé ssée et infa gable bâ sseur de ponts entre les di érentes cultures, au travers de ses mélodies.

1) Vous êtes originaire de Colombie, qu’est-ce qui vous a poussé vers la musique?

Yuri Buenaventura : Je pense qu’il y a des personnes qui peuvent être poussées vers la musique par la musique et d’autres qui sont poussées par leurs parents.

Quand c’est la musique qui t’appelle, souvent il y a une carrière et quand c’est quelqu’un qui te pousse, l’école ou des amis, il n’y a pas de carrière.

Pour ma part, je ne sais pas ce qui est à l’origine de ma voca on, bien que j’imagine que j’ai été en quelque sorte prédes né à la musique. L’environnement familial ? Mon père pra quait la musique pendant son temps libre mais il n’en a pas fait sa vie.

Pour moi, les ar stes ne se font pas…Le sen – ment ar s que est inné. Les ar stes ont une émo on, une sensibilité à l’univers qui est liée au spirituel, à l’humain, à l’art et ils essaient de bâ r leur existence avec ces éléments.

2) Vous avez commencé en tant que percussionniste dans le métro parisien en 1995…Comment avez-vous réussi à vous imposer comme chanteur dans le mi- lieu de la salsa ?

Je pense que c’est par amour. Parmi les chanteurs, il y en a quelques-uns qui font carrière, disons qui vivent de la chanson, de la musique, et d’autres qui abandonnent. C’est comme un amour inconditionnel pour le public, qu’on va chercher, qu’on va persuader de venir écouter la salsa.

3) Vous connaissez aujourd’hui un grand succès dans le domaine de la salsa, avec plusieurs tour- nées ayant eu lieu partout dans le monde. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Pour moi, l’idéal d’un artiste ou d’un musicien, c’est d’arriver à dialogue avec le monde qui l’entoure, avec l’univers. En effet, le but de l’artiste c’est aussi de toucher à l’universel et permettre au public d’appréhender le monde autrement.

Je pense que le succès ne concerne que l’individu, parce que normalement le succès est souvent calculé avec le chiffre de ventes, avec la reconnaissance, la quantité de personnes qui suivent l’artiste. Mais pour moi, il existe différents manières de définir la réussite:  par exemple, tu peux avoir réussi si tu as vendu des millions de disques mais tu peux aussi avoir réussi si tu as été honnête avec toi du point de vue musical.

Il y a des musiciens de jazz qui sont inconnus. Par exemple, Chet Baker n’est pas très connu du grand public. Les gens connaissent davantage Shakira et pour moi Chet Baker était l’un des plus

grands musiciens de la planète. Pour moi, la réussite a été qu’il soit ce grand trompe ste, très talentueux. J’admire aussi beaucoup le guitariste de jazz Django Reinhardt, précurseur du jazz manouche.

A mon sens, ces musiciens sont quarante fois plus grands que ceux qui réussissent commercialement car ils cons tuent vraiment un patrimoine à eux seuls.

4) Vous êtes cette année en tournée fran- çaise à partir du 3 avril avec notamment un passage au trianon à paris, le 18 mai prochain. Votre dernier album : paroles, sorti l’an dernier (2015), reprend des clas- siques de la chanson française (aznavour, brassens, ferré, brel, moustaki, etc). Que re- présentent pour vous la france et la fran- cophonie et le fait de chanter en français ?

Pour moi la chanson française, c’est une mélodie, une histoire qui accompagne musicalement une na on.

En France, vous aimez beaucoup les textes, les lignes mélodiques et nous en Amérique La ne, on aime beau- coup le rythme, quand ça groove.

Pour moi, le fait de mélanger ce groove avec ces textes, c’est comme un dialogue entre l’Amérique La ne et la francophonie, pas seulement la France mais toute la francophonie, comme le Sénégal, la Mar nique. C’est-à- dire certains territoires qui ne sont pas dans l’Hexagone mais qui sont francophones et qui sont noirs aussi.

J’aime beaucoup la langue française et je l’ai apprise non par le fait de chanter en français mais par des cours de français que mon père prenait à la maison et grâce à l’écoute de disques vinyles. Ainsi j’écou- tais souvent les mélodies et chansons françaises, que j’aimais beaucoup.

Je trouve qu’il y a beaucoup de personnes qui n’ai- ment pas la France parce qu’ils ne la comprennent pas et ne la connaissent pas.

Chanter des classiques français mélangés avec des rythmes de tambour, d’Afrique, permet de créer un pont entre les di érentes cultures, un pont qui relie les gens entre eux. En France, les gens peuvent le voir comme un pont d’approche personnelle, c’est- à-dire penser que je m’approche de la France grâce à la salsa. Mais pour moi c’est un pont qui possède une double voie, il y a des gens d’Afrique, des Marocains, des Tunisiens, des Algériens qui aiment la salsa, et qui peuvent passer par ce pont pour se rapprocher et mieux comprendre la France.

5) Dans votre album paroles, vous adaptez des chansons emblématiques du patri- moine français avec votre orchestre sal- sa. Comment s’est passée cette adaptation?

Au départ, cela avait l’air très simple. Je connais bien les rythmes la nos, je connais bien la France, donc je peux entamer un dialogue. Mais ce qui était compliqué, c’était le fait de faire interpréter dix chansons du patrimoine musical français. Parce que pre- mièrement, c’étaient de grands ar stes et deuxièmement on était en présence de grandes composi ons mais aussi de grands interprètes comme Aznavour, Leo Ferré, Georges Brassens, c’est beaucoup, ça fait un peu trop (rires).

Je croyais que cela allait être un exercice plus facile. Mais trouver les di érents rythmes, faire un album qui ne soit pas monotone, donner vie à chaque oeuvre, ça a été beaucoup de travail.

6) Vous mélangez les textes en français avec le style musical de la salsa. Selon vous, qu’apporte ce mé- lange et quelle signification revêt-il selon vous?

C’est le dialogue entre les peuples. Je pense que nous avons une force en Amérique La ne, qui est la joie, l’envie de vivre, on a une force en nous-mêmes, c’est très joyeux. C’est très divers aussi : il y a la présence de l’Afrique, des Amérindiens, des Incas, mais aussi la présence européenne.

C’est un mélange, un syncré sme entre religions mais aussi eth- nique et rythmique.

C’est ce e joie, ce e espérance, ce e force que l’on veut appor- ter. C’est ce e force qu’il y a en Amérique La ne au milieu de toutes ces di cultés économiques, de ce e injus ce sociale qui est là. C’est cela que je veux apporter à la France et en contre- par e aussi pouvoir béné cier d’expériences humaines de jus ce sociale, de la manière de fonc onner de la France, que j’apprends en vivant ici.

7) Votre musique est aussi influencée par des rythmes africains, notamment à travers votre premier album herencia africana en 1995. Quelle est la nature de votre lien avec cette musique ? Que signifie-t-elle pour vous?

Elle représente tout. La colonne vertébrale de la salsa est l’Afrique. Il y a des Africains en Amérique La ne, en raison de l’histoire, de l’esclavage. Et ce sont eux, en arrivant en Amérique La ne comme esclaves, qui ont apporté ce e rythmique.

8) Comment s’exprime l’identité colombienne dans votre musique?

J’appréhende l’iden té colombienne comme une insouciance face à la fatalité. La Colombie fait face au terrorisme et à de nombreux autres problèmes et on con nue de manière très insouciante. C’est presque dangereux, bon c’est dangereux (rires). En même temps, ce e insouciance génère une force. Aussi, au sein de la Colombie, 80 na ons autochtones vivent et tout cela engendre aussi une force. Ce sont des peuples qui se cherchent encore et l’iden té na onale en elle-même n’existe pas.

9) Si vous deviez utiliser trois mots pour décrire votre univers musical, quels seraient-ils?

Unité, délité et amour.

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